« Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? » de Jerome Bruner

Travail remis pour le cours COM 6020 – Théories générales de la communication

Dans « Pourquoi nous racontons-nous des histoires », Jerome Bruner répond à cette même question éponyme en quatre chapitres. Il s’agit d’un livre qui explique de façon très concrète et succincte pourquoi les humains ont une fascination si particulière pour les histoires et les récits. Bruner répond à la question en quatre chapitres en parlant des histoires, des récits judiciaires et littéraires, de l’autobiographie, et des récits.

Mais avant de nous lancer dans cette explication, il est important de définir deux termes qui sont de grande importance dans la suite : l’histoire et le récit. À mon avis, Bruner utilise les termes « récit » et « histoire » de façon très interchangeable, ce qui m’a porté à confusion plusieurs fois, tant dans ma première lecture que dans la relecture pour écrire ce texte. Il s’agit pourtant des deux concepts les plus importants dans cet ouvrage. Bruner définit ces termes à des moments différents dans le livre, et à mon avis, beaucoup trop tard dans sa démonstration.

L’histoire, selon Bruner, est composée de personnages, d’attentes (des désirs ou des besoins), d’une rupture dans l’ordre établi, d’une résolution et d’une coda, c’est-à-dire un message ou morale.

Le récit est le conteneur d’une histoire, ce qui fait de l’histoire le contenu. Le récit est comment l’histoire est racontée, l’ordre dans lequel les éléments d’une histoire (les personnages, les lieux, le temps et les actions) sont présentés et racontés, que ce soit à l’oral ou à l’écrit. Dans les mots de Bruner, le « récit structure (ou déforme) notre vision des choses ».

Pour le résumer en questions, le récit répond au « comment » et l’histoire au « quoi ».

Dans son premier chapitre intitulé « Pourquoi raconter des histoires ? », Bruner répond à cette question en nous rappelant que les êtres humains somment fascinés et avons toujours été fascinés par les histoires. Celles-ci servent et aident à dévoiler d’autres perspectives pour ceux qui les écoutent ou lisent. Ceci est possible grâce à notre capacité de subjonctiviser, le terme qu’utilise Bruner pour décrire notre capacité de dire et imaginer le possible, ce qui pourrait être, ou ce qui aurait pu. Bruner ira plus en détail sur cette habileté dans un chapitre subséquent.

Dans le deuxième chapitre, « Récit de justice et récit littéraire », l’auteur compare, comme le titre l’indique, le récit juridique au narratif. Cette comparaison n’est cependant pas arbitraire. Bruner commence par faire l’analogie de plusieurs éléments du système judiciaire avec celui du théâtre, une forme de communication des histoires. Dans cette analogie, la jurisprudence est analogue à la culture, un cas précédent serait une histoire dans cette culture, une cour judiciaire serait une scène de théâtre et les avocats seraient des acteurs qui interprètent les récits de leurs clients devant un juge. Quant à celui-ci, Bruner compare la figure du juge à un prêtre ou un chaman qui préside un rituel : toute la procédure judiciaire est similaire à un rituel sacré gouverné par des règles rigides pour assurer une constance dans l’application de la justice et une prédictibilité dans le processus. Tout le monde dans une cour de justice est conscient et sait qu’il n’y a pas deux cas identiques, mais l’ordre et la procédure resteront toujours les mêmes malgré les différents cas. C’est cette ritualisation qui apporte une rigidité quasi scientifique au processus judiciaire, un idéal que tout juge veut atteindre lors d’un processus. Cet idéal est celui de la vérité, et c’est là où les similitudes entre le récit judiciaire et le récit littéraire se terminent. Le récit narratif ou littéraire subjonctivise, pose la question « et si … », ouvrant ainsi les portes de l’imagination. En revanche, le récit juridique se concentre sur les faits et vérités prouvables, avec justement cette rigidité quasi-scientifique. Le but du récit juridique est de donner du sens aux faits et aux actions pour ainsi influencer et/ou poser un jugement, et non pas de transmettre une leçon (ou coda). Il est donc important de mettre en récits les actions et les faits d’un cas, de les expliquer et les mettre en contexte. Dans le récit juridique, on ne peut pas se contenter de citer les faits dans un ordre logique, il ne s’agit pas d’une démonstration scientifique. Il s’agit de juger des actions et des intentions humaines « hors de tout doute raisonnable » ou selon une balance de probabilités (dépendant du domaine de la loi). Bruner le résume très bien : la littérature glisse vers le fantastique, la loi vers la banalité du quotidien.

Dans son troisième chapitre, « Les récits autobiographiques », Bruner explique l’importance du récit autobiographique, non pas comme genre littéraire, mais parce que ce type de récit est important pour chacun d’entre nous. C’est dans ce chapitre qu’on peut apprécier les connaissances en psychologie de l’auteur. Selon lui, lorsque nous parlons de nous-mêmes, nous racontons des histoires, et c’est grâce à ces histoires que notre personnalité se construit. L’autobiographie révèle les conceptions de l’auteur (de l’autobiographie) par rapport au « Moi ».

Il reprend l’analyse que James Olney a fait des récits Saint Augustin, Giambattista Vico, Jean-Jacques Rousseau et Samuel Beckett. En bref, Saint Augustin voit la mémoire et la vie comme un cadeau divin, donc toute forme que lui donnera sa mémoire et le récit qui en découle son vrai. Il s’agit ici du « réalisme narratif ». Pour Vico, la vie est modelée par les actes mentaux et non pas par Dieu, donc l’autobiographie n’est pas forcément réelle. Rousseau perçoit les autobiographies comme des constructions de l’esprit et les récits de vie ne sont que des jeux de société. Finalement Beckett conteste l’existence d’un ordre prédéfini dans la vie, valorisant l’histoire sur la véracité.

Bruner conclut ce chapitre en expliquant comment la personnalité se forme à travers les récits biographiques. Dans plusieurs cas qu’il a vu, l’ennui, l’insatisfaction comme moment tournant dans un récit autobiographique, sont les points de départ pour de nouvelles étapes de vies, qui mènent à de nouvelles versions de soi-même (du nouveau « Moi »).

Finalement, dans son dernier chapitre « Finalement, pourquoi des récits ? », Bruner répond à cette même question. Selon lui, toute culture humaine, à travers ses histoires et ses mythes, constitue à la fois une solution à la vie en commun et de manière moins visible, une menace (comme Pierre et le loup) et un défi pour tous ceux qui vivent à l’intérieur d’une société. Les récits servent à faire face aux déséquilibres communs dans la vie humaine et donnent aux injustices un caractère conventionnel, qui contient ses désordres et ses incompatibilités avec nos attentes et nos désirs.

Dans un angle plus évolutif, Bruner mentionne que le développement du cerveau est associé au développement mimétique : nous avons une capacité à rejouer les événements, à répéter des idées et des références communes, et nous pouvons imiter. Nous pouvons faire tout cela parce que la structure du langage nous le permet (le référent ne doit pas être là et maintenant).

Pour moi, qui m’intéresse à la mimétique, ce livre explique de façon très pragmatique comment les prédispositions des êtres humains aux histoires prolifèrent les mèmes ou les idées. J’ai particulièrement apprécié la concision et la clarté dans les arguments de Bruner. Quand on lit ce livre, on a l’impression de lire une explication de la nécessité dans la nature humaine de raconter des histoires.

La dualité entre vérité et subjonctivisation, pointée par Bruner, souligne que les histoires ne doivent pas être de simples comptes rendus objectifs. La subjonctivisation permet aux récits de transcender les faits pour devenir émotionnels et significatifs. Chercher la vérité absolue peut brider la créativité. La subjectivité rend les histoires plus captivantes, stimulantes et engageantes, explorant des thèmes profonds et suscitant l’empathie. Ainsi, les récits deviennent des moyens d’expression qui enrichissent notre compréhension humaine.

Cette explication est intéressante puisque Bruner apporte un point de psychologie, à mon avis plus scientifiquement informé que des observations et interprétations philosophiques abstraites de linguistes et philosophes intéressés par le sujet des histoires et récits. Cette explication psychologique a une base empirique, ancrée dans des exemples réels et concrets, que ce soit par les cas particuliers que Bruner a observé ou par des études qu’il mentionne.

Cependant, une question ne me laisse pas tranquille : dans la sixième partie du Chapitre 3, Bruner fait référence à la conclusion d’un article non publié de Young et Saver, stipulant que ” les individus ayant perdu la capacité à construire des récits ont perdu leur Moi”. Cette affirmation m’incite à m’interroger sur la nature même du Moi. Que veut-il dire par là ? Est-ce que cette conception du “Moi” peut être considérée comme équivalente ou incluant le concept d’Égo ? Je me pose ces questions en considérant le concept de la mort de l’égo (« Ego death »). Dans certains points de vue mystiques et selon de nouvelles études psychiatriques, la mort de l’ego est perçue comme bénéfique et thérapeutique. C’est une question que je me pose avec des connaissances très limitées, fondées surtout grâce à une littérature vulgarisée. Je n’ai pas l’intention de contester les conclusions des chercheurs dans ce domaine, mais plutôt de chercher à éclaircir ces concepts à partir de ce que j’ai pu lire et comprendre.

Bruner souligne l’importance des histoires et du récit dans les plans communicationnel, sociétal, personnel et évolutif. Il circonscrit cette importance d’une manière pertinente, de façon à souligner son utilité pour nous et il ne se limite pas à que décrire ou déconstruire les éléments d’une histoire.

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